L’église proche de la salle nous sonne l’Angélus presque dans l’oreille, il est l’heure de se lever ! Préparatifs des pieds et petit
déjeuner, c’est le premier rituel chaque matin, et puis ensuite s’occuper des chaussures. Et là, on s’active d’autant plus ce matin : il commence à pleuvoir et on nous a laissé entendre que
la météo ne serait pas engageante… C’est dommage, on s’était bien habitué au beau temps normand !
Les chaussures et escarcelles sont donc graissées. On range les affaires dans le van, la lessive qui n’est pas sèche est installée sur des
cordes à linge de fortune dans le véhicule, et on prépare nos vêtements de pluie, cuculle, cape, chapeaux de feutre, pour prendre le chemin sous le « crachin »
normand…
Nous prenons la route en chantant, mais les maux de pieds ou de jambes se font sentir en ce quatrième jour. Didier sert les dents sur son
ampoule, et Nicolas commence à sentir une douleur qui s’impose dans le mollet et dans la cheville… Vivement que l’on quitte la route et que l’on gagne le bord de mer, plus confortable pour
marcher !
Enfin parvenus au rivage, c’est sous le crachin que nous commençons à longer la côte. La luminosité est étrange, très blanche, éblouissante, et l’eau, le ciel et le sable prennent la
même couleur de pâle grisaille … Un désert humide, à ne plus distinguer les éléments. Nous marchons contre la pluie qui, de légère, s’intensifie peu à peu… Lorsque nous arrivons au point où nous
devons reprendre la route, les plus résistants et courageux n’y tiennent plus, nous enfilons tous nos capes ou cuculles, afin de ne pas trop mouiller nos vêtements ! Nous espérons que ce mauvais
temps va partir avec la prochaine marée, que nous attendons de ce fait avec impatience !...
Nous marchons de nouveau sur du macadam, nos pieds cognent dessus et Nicolas en ressent d’autant plus la douleur dans sa cheville, douleur de
plus en plus localisée au fil des kilomètres de cette matinée : le tendon d’Achille ! Pour que Nicolas se plaigne, c’est que cela ne va vraiment pas, et comme c’est un endroit sensible
pour les marcheurs, avec des risques de lésions qui peuvent être importants, nous lui conseillons tous de prendre une journée de repos afin d’être en forme pour aller jusqu’au bout. On réfléchit,
on discute, puis on appelle François, c’est décidé, Nicolas s’arrête au moins pour la journée. On attend sur le bord de la route que François et Laurence vienne le chercher, on se donne
rendez-vous en fin de journée, ou bien avant pour des nouvelles, et puis nous repartons à 5 au lieu de 6. Didier avoue qu’il ne se sent pas très en forme non plus, et craint de devoir quitter lui
aussi momentanément la marche. Ceci dit, pour le moment, il s’accroche. Courage ! Sans que l’on s’en rende compte, la « perte » d’un des pèlerins ampute moralement le groupe,
d’autant que nous perdons le plus facétieux, le plus spontanément amuseur !
Nous retrouvons la plage après la route, mais nous avons déjà quelques lieues dans les pieds et les jambes, et ce, sous la pluie… Ah tiens ? Mais ne serait-ce pas le soleil qui
pointe ? La marée va-t-elle, comme nous l’attendons, nous porter chance ?! C’est en tous cas finalement au sec que nous allons nous arrêter pour manger ce midi. Nous trouvons asile sur
un terrain suffisamment sec pour déchausser si nous voulons et mettre nos pieds à sécher pour certains, quel réconfort ! Mais ? Oh non, dites-nous que ce ne sont pas des gouttes de
pluie qui recommencent à retomber ! Car si la pluie reprend maintenant, c’est que nous en aurons pour toute la durée d’une nouvelle marée ! Nous tenons tête à la météo pour finir de manger
et garder le plus possible nos pieds à l’air et au sec. Elise fait aussi vite qu’elle peut pour se soigner avant de remettre ses chaussures, Soline cache ses pieds sous ses cottes comme elle
peut, mais c’est finalement l’eau qui gagne…
Notre pause repas n’aura au final pas duré très longtemps, pas assez, et nous repartons mi-courageux, mi-moroses, sous la pluie de nouveau
battante qui nous chasse inexorablement.
Nous avons des nouvelles de Nicolas car nous sommes dépassés par le van qui repère pour nous la route : voyant sa cheville si enflée, il
est finalement allé voir le médecin qui lui a diagnostiqué une tendinite aigüe du tendon d’Achille et lui a prescrit le port d’une attelle et un repos total de 15 jours !! Le moral de
Nicolas est plus bas que terre : finie pour lui l’aventure du pèlerinage !? Alors qu’il n’a pas d’ampoules, pas mal aux pieds ni au dos, et qu’il nous taquine avec cela depuis le début,
voici que cet Achille lui fait un pied de nez !... Cela n’encourage guère les marcheurs que nous sommes…
Nous sommes silencieux sous la pluie. Nos pieds souffrent des nombreux passages sur macadam, nous devons contourner le havre de Surville, cela nous semble long et nous devons marcher
le long d’une route sans concessions pour les piétons. La marche dans les hautes herbes sur le bord de ces voies est notre obsession, mais en même temps, la pluie gorge le cuir de nos chaussures,
les emplit, noyant nos pieds. Heureusement, l’énergie de la marche fait que nous ne souffrons pas du froid de l’eau ! Nous passons par de jolis lieux également, mais notre moral à la baisse
nous empêche de les apprécier pleinement, et nous nous concentrons sur l’effort. A tel point que Didier, souffrant de son ampoule, ayant de plus en plus de mal à repartir après chaque arrêt,
puise dans ses dernières ressources pour se donner un coup de fouet et accélèrer le pas, nous laissant impuissants derrière lui dans notre peine à avancer. Le plus raisonnable pour le reste des
marcheurs, c’est alors de prendre un rythme de croisière pour s’assurer d’aller jusqu'au bout de l’étape ! C’est Didier qui a la carte, ceci dit, et nous ne savons donc pas où nous en sommes
du chemin et du lieu d’arrivée, cela nous frustre un peu, mais il faut bien continuer. Une chose est sûre, Didier ne nous fera pas faux-bond en ce qui concerne l’itinéraire et à chaque carrefour
il nous attend tout en conservant son avance.
Nous finissons par voir enfin le van, avec François et Nicolas ! Cela voudrait-il dire que nous ne sommes plus si loin ?! En effet nous sommes près du but et François repère
pour nous, dans les petites routes de campagne du hameau, le chemin le plus court. Courage, courage ! La pluie s’est encore intensifiée, l’averse ne nous épargnera pas pour les dernières
centaines de mètres. Elise marche comme un automate, elle ne s’arrête plus de peur de ne pas pouvoir repartir, pour le peu qu’il reste à faire. Nous nous trompons de chemin, les 100 m d’erreur
nous paraissent presque 10 km, mais nous luttons. Soudain, le van, au bout de la rue, et Nicolas et François qui nous font signe, c’est l’entrée de la ferme de Gilles et Nadine COUEDEL chez qui
nous allons passer la nuit. Il ne nous reste plus à parcourir que la longue allée menant à la maison… Elise est tellement dépitée face à ses chaussures pleines d’eau qu’elle fait les derniers
mètres en sautant à pieds joints dans les flaques d’eau en riant, après tout les nerfs craquent comme ils peuvent, et l’humour est tout de même le meilleur moyen ! Quant à Soline, elle
réalise qu’elle marche depuis certainement un bon moment « à côté de » ses talonnettes : elles ont avancé jusque sous la voûte plantaire à cause de l’eau, un bon moyen pour se
faire des ampoules !
En marchant dans l’allée, nous apercevons quelques éléments étranges : des chaussures rognées parsèment les pelouses : tiens tiens… y
aurait-il des chiens un peu joueurs dans cette ferme ?... Mais oui ! La grosse voix inquiète d’un Patou, nommé Bambou, nous salue en même temps que le beau-père du propriétaire des
lieux, tandis que deux Border Collies, Simba et sa fille Capsule, sautillent autour de nous. Les présentations faites de part et d’autre, tout le monde est vite
rassuré !
Nous sommes trempés comme des soupes, le monsieur qui nous accueille nous amène vite à la grange qui nous servira d’abris pour la nuit. Cette
grange sert souvent pour les fêtes familiales, ce qui fait que nous profitons de tables et de bancs qui s’y trouvent à demeure, et d’un plancher en bois qui sert de scène, sur lequel nous
pourront poser proprement nos couchages pour dormir. Nous nous empressons d’ôter nos vêtements trempés, afin de ne pas prendre froid. Epuisés, les marcheurs sont dans leur tête. Soline s’agace de
ne pas avoir pensé à prendre de couverture pour la nuit car le cuculle qui doit faire office est bien mouillé ! Nicolas, lui, ronge son frein de ne pas avoir pu partager cette journée, et de
devoir sûrement s’arrêter là de marcher. Difficile d’être sur la même longueur d’onde quand les nerfs et la fatigue s’en mêlent ! Frictions, explications,
réconciliations…
Les pèlerins n’ont pas de tenues de rechange, mais il ne fait pas si chaud que cela dans la grange où l’humidité règne pour le moment. Nous
faisons le choix de remettre des vêtements XXIe s. pour aller étendre nos affaires et espérer qu’elles sèchent un peu pendant la nuit.
Nadine COUEDEL arrive, puis son époux Gilles, pour nous saluer et vérifier que tout va bien. Nos équipements trempés les inquiètent un peu et ils nous proposent gentiment de nous
prêter un système de chauffage au gaz pour que nous essayions de faire sécher un peu mieux nos chaussures. Mille mercis pour ce geste !
Nous nous installons petit à petit, nous reprenons notre calme, nos esprits, et nous pouvons enfin profiter pleinement des lieux et de nos
hôtes. M. et Mme COUEDEL ont une bien belle ferme qui date du XVIIe s. mais dont l’emplacement remonte au Moyen Age. Cette période passionne d’ailleurs le propriétaire qui nous avoue être à la
recherche de bons livres sur le sujet. Il nous parle de sa maison, de ses origines bretonnes, mais aussi des cochons qu’ils élèvent avec le label Bio. Il nous emmène voir les petits nés il y a
quelques semaines, puis les adultes qui sont au vert, et nous décrit avec passion le soin qu’il apporte à ses animaux. Grande surface herbeuse, piscine l’été, arrosage pour éviter les coups de
soleil, ils ont tous un nom et Gilles COUEDEL en parle avec amour, comme s’il s’agissait de ses enfants. Cela fait bien plaisir à entendre ! Il nous parle de même de ses chiens, facétieux,
gentils, mais travailleurs. D’ailleurs Simba n’arrête pas de nous « harceler » avec des cailloux ou des bouts de bois pour que nous les lui lancions : c’est une boulimique
d’activité et de jeux !! Voilà des gens au grand cœur, qui aiment leur terroir et leur métier. Ils possèdent également un superbe four encore en activité, gigantesque, nécessitant au moins
deux jours pour le chauffer, mais dans lequel il fait bon faire du pain à l’ancienne !...
Nous pourrions passer des heures à discuter ainsi, mais il nous faut aussi préparer à manger, trier nos affaires, soigner nos pieds, etc. M.
COUEDEL nous laisse à notre soirée, non sans nous avoir offert deux bonnes bouteilles de son cidre, hmmm…. Voilà qui va bien nous consoler de la journée !
Tandis que le repas du soir chauffe tranquillement, Isabelle s’occupe du pied de Didier. L’ampoule n’est pas belle, dans un endroit difficile à
nettoyer, mais il faut ce qu’il faut ! Surtout si Didier veut repartir d’un bon pied demain matin…
Nous dînons, et le repas chaud nous fait du bien. Avant d’aller dormir, nous veillons à bien mettre les chaussures et menus objets à sécher, et
nous étudions l’itinéraire de l’étape de demain. Bien nous en prend : 27 km annoncés, alors que nous venons d’en faire aujourd’hui 22 sous la pluie, et que nous devrons de ce fait marcher
avec un équipement trempé ! Les esprits ne sont pas au beau fixe, nous manquons de journée de pause ou de calme pour nous remettre des journées aux conditions plus rudes… François nous
propose de raccourcir l’étape, et d’en faire exceptionnellement un tronçon en van pour compenser les difficultés que nous avons rencontrées aujourd’hui. Nous acceptons tous cette proposition, car
la fatigue est là, et s’il pleut encore demain, le courage nous manquera si l’on doit s’attaquer de nouveau à près de 30 km !... Nous décidons donc d’un commun accord de partir du Château de
Pirou, espérant ainsi pouvoir y jeter un œil avant de marcher. Cela nous fera une étape plus raisonnable d’à peine 19 km.
Nous nous installons enfin pour la nuit en veillant à ne pas nous installer trop sous le nid des hirondelles qui ont élu domicile là, et nous
sombrons dans le sommeil…
Neuf jours de marche... Sept pèlerins... Deux cents kilomètres...
Un journal au jour le jour pour vous faire partager notre expérience, tout simplement...!
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